Les mystères de Kandarta

 

Après avoir avalé la pilule magique, Peggy Sue, Sébastian et le chien bleu furent aspirés par un formidable tourbillon qui leur fit traverser le cosmos en sautant d’une dimension à l’autre.

Au terme de ce saut extraordinaire à travers l’espace-temps, ils se retrouvèrent au milieu des décombres d’un château, au seuil d’une cité en ruine. Ils étaient dans le même état que s’ils venaient de faire trente mille tours de manège dans une fête foraine, et le chien bleu se sentait près de vomir toutes les croquettes qu’il avait englouties au cours des six derniers mois.

 

Le général Massalia les attendait ; toujours vêtu de son armure cabossée, il était grimpé sur un cheval de bataille couturé de cicatrices. Peggy Sue regarda autour d’elle. Le paysage de Kandarta était pour le moins étrange. À travers la brume, on distinguait des bâtiments effondrés. D’interminables crevasses sillonnaient le sol qui paraissait formé de plaques rocheuses juxtaposées.

« On dirait un puzzle gigantesque mais mal emboîté… » pensa-t-elle.

— Ce n’est pas très riant, marmonna le chien bleu. Vous avez vu ces lézardes ? Certaines sont assez larges pour nous avaler. Elles ressemblent à des gueules de requins entrebâillées.

 

— Je suis heureux que vous soyez venus, lança le chevalier en levant son gantelet de fer. Ne traînons pas, la nuit va bientôt tomber. Je dois vous conduire en lieu sûr. Suivez-moi, et éviter d’enjamber les crevasses, c’est plus prudent.

Peggy ne jugea pas cela de bon augure.

Les trois amis obéirent. Ils avancèrent en regardant leurs pieds car il y avait énormément de lézardes. À croire que les tremblements de terre étaient la principale activité de la planète.

À cause du brouillard, ils ne virent pas grand-chose de la ville qui semblait constituée de bâtiments délabrés ; tantôt modernes, tantôt si anciens qu’on se serait cru au Moyen Age. Ils arrivèrent enfin au pied d’une forteresse gardée par des soldats affublés de casques coniques et de cottes de mailles. Une inscription en lettres gothiques s’étalait au-dessus de la porte :

 

Dortoir de sécurité

 

— Bizarre, chuchota Sébastian. J’ai connu des maisons hantées plus attrayantes.

— Ça ressemble à une prison, reconnut Peggy. Il n’y a pas une seule fenêtre !

— J’espère que nous ne sommes pas tombés dans un piège, grommela le chien bleu. Ça pourrait être une espèce de fourrière pour chiens errants.

Peggy Sue était désorientée, tout paraissait si… moyenâgeux !

— Le voyage à travers les univers parallèles vous a brouillé l’esprit, déclara Massalia en descendant de sa monture. Je préfère donc ne rien vous dire ce soir. Vous allez vous reposer, je vous mettrai au courant demain. Passez une bonne nuit ; ici vous pourrez dormir en paix, les murs font trois mètres d’épaisseur et il n’y a aucune fenêtre. Ne prenez pas ombrage des serrures et des barreaux, ils sont là pour votre bien.

Peggy Sue s’inclina et Massalia tourna les talons. Son armure cliquetait, ce qui fit ricaner le chien bleu, peu sensible à l’allure martiale du chef de guerre.

— Il fait plus de bruit que dix boîtes de conserve dans un sac à provisions, chuchota-t-il.

Peggy lui intima de se taire, et les trois amis pénétrèrent dans la forteresse dont les gardes venaient d’entrebâiller les portes bardées de fer.

 

Dès le seuil, ils furent pris en charge par un valet muni d’un impressionnant trousseau de clefs. Ils durent franchir trois grilles avant d’accéder aux chambres de repos. Peggy nota que les principaux occupants des dortoirs étaient des enfants, regroupés par tranche d’âge.

« On dirait une colonie de vacances, pensa-t-elle. Une colo qui aurait l’allure d’une prison… »

Il n’y avait aucun chahut. Les gamins, trop sages, offraient un tableau curieusement silencieux. Inhabituel si l’on considérait l’absence de surveillants.

— Ils ont peur, déclara le chien bleu. Je le sens.

— Pourquoi fixent-ils les murs ? s’étonna Sébastian. Vous avez remarqué ? Ils scrutent les murailles comme si quelque chose allait en sortir.

Le valet les fit grimper à l’étage. À chaque palier, il déverrouillait une nouvelle grille. Cela commençait à devenir pénible !

Peggy Sue nota que de larges crevasses sillonnaient les murs. On les avait rebouchées avec du ciment ; elles n’en demeuraient pas moins visibles.

— Voilà, annonça le serviteur, les chambres de vos seigneuries sont ici. Dois-je descendre le chien aux écuries ?

— Non ! protesta Peggy, il dormira avec moi.

— Comme vous voudrez, fit l’homme en s’inclinant. Ce sont de bonnes chambres, vous pourrez y dormir en toute tranquillité, les cloisons y ont été renforcées avec des tiges d’acier, le général Massalia y a veillé.

— Je tombe de sommeil, bâilla Sébastian. Ce voyage m’a tué, je sens que je vais m’écrouler. Depuis que je suis redevenu humain je ne suis plus aussi résistant qu’avant. J’avais oublié ce que signifiait le mot fatigue. Je ne me réveillerai pas avant midi, même si un monstre me tire par les pieds au cours de la nuit !

Après avoir embrassé Peggy, il poussa la porte de sa chambre et disparut. La jeune fille pénétra dans la cellule qu’on lui avait réservée.

— Une vraie geôle, fit le chien bleu. Il y a même un pot de chambre ! Quel confort ! Quelque chose me dit qu’il ne doit pas y avoir beaucoup de touristes sur Kandarta.

N’osant se déshabiller, Peggy Sue se contenta d’ôter ses souliers et de s’étendre sur le lit. L’absence de fenêtre l’oppressait.

— J’ai l’impression d’avoir été emmurée vivante, murmura-t-elle.

— Je suis trop fatigué pour m’en inquiéter, soupira le chien en se roulant en boule sur le dallage. On reparlera de ça demain matin, si personne n’est venu nous égorger pendant la nuit !

 

À peine la truffe posé sur les pattes, il s’endormit. La jeune fille, elle, resta les yeux ouverts, à fixer le plafond. Elle avait beau être très fatiguée, elle ne pouvait se résoudre à s’abandonner au sommeil. Tout était trop bizarre… Cette colonie de vacances aux allures de prison, ces enfants terrifiés… Non, elle devait rester aux aguets.

 

Au bout d’un moment, elle commença à percevoir des grattements lointains, comme si quelqu’un était occupé à creuser une fosse dans les fondations du bâtiment. Non, ce n’était pas cela… Le bruit semblait monter vers la surface. C’était comme l’écho d’un mystérieux travail de sape[2]. Quelqu’un creusait sous la maison, sous la ville, avec une régularité opiniâtre, et le bruit des pioches raclant la pierre s’élevait dans les murs, s’épanouissait dans les appartements qui devenaient autant de caisses de résonance. C’était là, à la fois tout proche et très éloigné.

« C’est… c’est l’écho des abîmes », songea Peggy Sue, sans savoir d’où lui venait cette étrange idée.

Incapable de trouver le sommeil, elle demeura assise sur son lit tandis que le chien bleu ronflait sur le plancher en bavant (comme à l’ordinaire).

 

Au bout d’un moment, n’y tenant plus, Peggy entrouvrit la porte de sa chambre et se glissa dans le couloir. Le surveillant d’étage dormait, assis à sa table, la tête dans les bras. Se déplaçant sur la pointe des pieds, l’adolescente s’approcha de lui, s’empara du trousseau de clefs et déverrouilla les différentes grilles qui permettaient d’accéder aux escaliers menant à la cave. Elle voulait en avoir le cœur net. Il se passait ici de drôles de choses !

 

Une fois en bas, elle fut surprise par l’étendue de la crypte. C’était une caverne voûtée aussi vaste qu’un parking, dominée par une voûte ogivale qui aurait été plus à sa place dans une église. Des cages vides y étaient classées par tailles et formaient des tas distincts, comme dans un hypermarché. Une étiquette était accrochée à chacune d’elles. Peggy fut stupéfaite par ce qu’elle y lut. Il y avait écrit :

Cage en acier indéformable pour enfant de 10-12 ans. Serrure de sûreté brevetée.

Un peu plus loin, une autre étiquette annonçait : Cage pour bébé, barreaux très serrés assurant une parfaite sécurité. Modèle fourni avec une chaîne permettant de l’attacher à un pilier ou à un anneau fixé dans le sol. Acier trempé.

Collé au mur, un panneau publicitaire proclamait :

 

La cage en acier ? Le repos du bébé !

 

« Qu’est-ce que ça signifie ? se demanda Peggy Sue, interdite. Où suis-je tombée ? »

 

Par malheur, l’éclairage défectueux laissait une grande partie des lieux dans l’obscurité, et la jeune fille s’immobilisa, l’oreille en alerte, à la lisière de ce bloc de nuit au sein duquel elle n’osait s’aventurer. Elle ne mit pas longtemps à repérer les bruits. C’étaient des grattements réguliers, comme auraient pu en produire des griffes inscrivant de profonds sillons sur une falaise de craie. Cela ne s’arrêtait jamais, c’était tantôt lointain, tantôt tout proche, comme si la bête montait vers la surface, puis replongeait au plus profond des abîmes. Peggy Sue songea que les tunnels sillonnant le sous-sol devaient propager les sons au petit bonheur, loin de leur lieu réel d’émission. Chaque galerie jouait le rôle de porte-voix, et les échos s’entrecroisaient, allant et venant pour se fondre en un brouhaha étouffé qui finissait par faire croire qu’une armée creusait une sape sous vos pieds. Pour se rassurer elle tapa du poing contre la paroi ; mal lui en prit. La muraille lui parut friable, constituée de pierres branlantes qu’elle n’aurait eu aucun mal à arracher. Ce rempart poreux représentait une médiocre protection contre un éventuel envahisseur, et, l’espace d’un instant, elle imagina que le mur s’entrouvrait pour laisser le passage à quelque chose de repoussant : un tentacule boueux, un pseudopode[3] se terminant par une corne ou une dent. Cette bouffée fantasmagorique la fit battre en retraite. Elle ne devait à aucun prix se laisser contaminer par l’atmosphère de superstition qui planait sur Kandarta. Faisant un effort pour se ressaisir, elle revint sur ses pas. Alors qu’elle allait quitter la cave, une ombre formidable s’interposa, lui arrachant un cri. Elle reconnut Massalia, bouclé dans son armure bosselée, le visage sombre.

— Excusez-moi, balbutia Peggy, je ne voulais pas être indiscrète mais…

— C’est bien, coupa le chevalier. Tu te mets au courant, cela entre dans le cadre de ta mission. Il est important que tu prennes conscience des dangers qui t’entourent. Demain, tu en apprendras davantage. Je t’emmènerai écouter les pleureuses, sur le forum[4].

Ces paroles énigmatiques prononcées, il s’enfonça dans la nuit sans même un salut.

Peggy se dépêcha de regagner sa chambre dont elle verrouilla la porte à double tour.

Le chien bleu dormait toujours… et bavait tout autant.

 

La Bête des souterrains
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